Conférennce débat :

« Algérie 1962 : de quoi les Pieds-noirs ont-ils eu peur ? »

L’occasion de la parution dans Le Monde diplomatique de mai 2008 du reportage de Pierre Daum et de Aurel :
« Sans valise ni cercueil, les Pieds-noirs restés en Algérie » et après la sortie du film de Jean-Pierre Lledo, « Algérie, histoires à ne pas dire » La Ligue des droits de l’Homme, la section de Paris des Amis du Monde diplomatique et l’association Coup de soleil vous proposent une conférence-débat : « Algérie 1962 : de quoi les Pieds-noirs ont-ils eu peur ? »

le lundi 26 mai 2008 à 19h à l’auditorium de l’Hôtel de Ville, Paris 4eme avec Pierre Daum, Mohammed Harbi, Jean-Pierre Lledo, Gilles Manceron et Benjamin Stora, débat animé par Georges Morin, président de Coup de soleil - Le dessinateur de presse Aurel dessinera en direct lors du débat -Inscriptions : communication@ldh-france.org ; tél. : 01 56 55 51 07

Peut-on parler sereinement de la guerre d’Algérie ? ( télécharger le texte )

Le lundi 26 mai 2008 à 19h, à l’Hôtel de ville de Paris, la Ligue des droits de l’homme, le Monde diplomatique et Coup de soleil organisent une conférence-débat sur les causes de l’exode massif des Pieds-noirs d’Algérie en 1962. Il m’a été demandé d’animer cette rencontre. Compte-tenu des enjeux qu’elle représente, je souhaite dire ici aux membres et amis de Coup de soleil comment je compte mener les débats. Après une brève présentation du sujet et des intervenants, après avoir aussi rappelé les règles de base d’un débat serein sur un sujet douloureux, je donnerai la parole au journaliste Pierre Daum et au cinéaste Jean-Pierre Lledo. Le premier est l’auteur d’un article paru dans le n° de mai 2008 du Monde diplomatique, intitulé « Sans valise ni cercueil, les Pieds-noirs restés en Algérie » . Le second est l’auteur d’un film « Algérie, histoires à ne pas dire ». Comme tout ce qui touche à la guerre d’Algérie, cet article et ce film suscitent des avis très partagés, jusque dans nos rangs. Pierre Daum et Jean-Pierre Lledo nous expliqueront le pourquoi de leurs enquêtes respectives, les conditions de leur réalisation et l’accueil qui leur a été réservé. Nous entendrons ensuite trois historiens, qui sont aussi membres de Coup de soleil : Mohamed Harbi, Gilles Manceron et Benjamin Stora. Chacun exprimera son point de vue sur l’article et le film ; ils s’attacheront surtout à donner leurs analyse du thème central de cette rencontre : pourquoi tant de Pieds-noirs ont ils quitté leur pays natal, si soudainement et dans des conditions aussi dramatiques ? Nous passerons ensuite aux interrogations d’un public dont nous savons qu’il sera nombreux, dont nous devinons déjà la passion et dont nous attendons aussi la courtoisie et la dignité indispensables à la qualité du débat. Tout peut être dit, pour peu que l’on sache écouter l’autre et le respecter. Mon rôle essentiel sera d’y veiller et je suis déterminé à le faire. J’apprends en effet que des appels à pétitionner, à manifester, à venir « soutenir X… » ou « attaquer Y …», voire à saboter cette soirée circuleraient sur la Toile. On y contesterait notamment la légitimité des intervenants à parler du sujet : - s’agit-il de nos origines ? Mohamed Harbi, Jean-Pierre Lledo, Benjamin Stora et moi sommes originaires d’Algérie et nous avons chacun vécu, de façon différente mais « en direct », le douloureux enfantement de l’indépendance : chacun de nous a donc toute légitimité pour en parler.- s’agit-il de nos formations ? Mohamed Harbi, Gilles Manceron et Benjamin Stora sont des historiens de renom, dont l’essentiel des travaux porte sur l’Algérie. Je suis moi-même enseignant universitaire, Pierre Daum est journaliste, Jean-Pierre LIedo cinéaste et beaucoup de nos travaux portent aussi sur ce pays. Notre connaissance du sujet ne saurait donc davantage être contestée. Les points de vue des six participants sont d’ailleurs loin d’être identiques. Il en ira de même dans la salle et cela est très sain. Mais, face aux drames qu’ont vécu tant d’Algériens et de Français, aucune douleur ne s’apaisera jamais si chacun n’apprend pas à écouter la souffrance de l’autre et à respecter son point de vue. Depuis 1985, Coup de soleil a su faire cohabiter tous ceux qui ont en eux la passion du Maghreb en général et de l’Algérie en particulier, quelle que soit leur origine culturelle : arabo-berbère, juive ou européenne et quelle que soit l’histoire et les engagements de leur famille : « immigrée » ou « rapatriée » . Notre profonde cohésion, dans cette étonnante diversité, vient précisément de ce souci permanent d’écouter l’autre et d’arriver ainsi, peu à peu, à mieux comprendre les heures dramatiques de notre histoire commune.Coup de soleil n’est pas pour autant une association qui cultiverait une « neutralité » aussi confortable que stérile. Nous défendons ensemble un certain nombre de valeurs comme la justice, la dignité et la fraternité et c’est à l’aune de ces valeurs que nous prenons position, chaque fois que de besoin. S’agissant de la question des Pieds-noirs, qui sera au centre de nos débats du 26 mai, je rappelle ici aux adhérents et amis de Coup de soleil que le bureau de notre association avait condamné, à l’unanimité, la trop fameuse loi du 23 février 2005 qui, sous prétexte de valoriser la colonisation au Maghreb, rendait le pire des services à nos compatriotes « rapatriés ». Ce point de vue, le bédéiste Jacques Ferrandez et moi-même l’avions exprimé en Algérie, en décembre 2005, devant le public des centres culturels français de Constantine et d’Alger où nous présentions nos deux derniers livres respectifs. On en trouvera ci-après la relation écrite :

- [Extrait de la « Lettre de Coup de soleil » n° 26]

Quant à la loi de février, Jacques et moi en avons beaucoup parlé, depuis deux semaines et ce matin encore avec Jean-Jacques Jordi. Nos analyses concordent : il s’agit d’une loi électoraliste, qui vise, selon ses promoteurs, à " défendre les pieds-noirs et les harkis ". Quand donc nos élus cesseront-ils de prendre nos compatriotes pour des citoyens débiles qui voteraient comme des moutons ? Quand comprendront-ils qu’il n’y a pas en France de vote pied-noir, comme il n’y a pas de vote protestant, de vote juif ou de vote beur, que dans ces populations comme chez tous les Français, chacun se détermine pour partie en fonction de sa propre histoire, mais surtout de son appartenance sociale, de son éducation, de ses rencontres, de ses conditions de vie et de travail ? Le problème vient sûrement du fait que, dans toutes ces minorités qui font aussi la France, certains s’en sont auto-proclamés les représentants alors qu’ils ne représentent souvent qu’eux-mêmes ! Mais les élus et les journalistes privilégient toujours le point de vue de ces " représentants ", le seul qui s’exprime. Et pour les Pieds-noirs, cela est dramatique car cela conforte dans beaucoup d’esprits l’image d’une " pseudo- communauté " bornée, raciste et revancharde : puisqu’ils sont censés regretter " le bon temps des colonies ", on va donc leur faire plaisir et glorifier la colonisation ! Et, comme toujours, depuis 1962, les mâchoires du piège se referment : ou bien l’on dit du mal du système colonial et on doit donc attaquer les Pieds-noirs ; ou bien on soutient les Pieds-noirs et on doit donc encenser la colonisation ! Cela nous est insupportable ! Pour Ferrandez, Morin, Jordi et tant d’autres Européens d’Algérie (ceux qui militent à Coup de soleil notamment), nous avons compris depuis longtemps tout le mal qu’ont pu représenter pour les Algériens la conquête, avec son cortège de massacres et de spoliations, puis l’humiliation et l’indignité permanentes que faisait peser sur eux un système colonial brutal et inégalitaire par essence. Pour autant, et c’est là-dessus que nous insistons, nous n’acceptons pas que l’on fasse porter tout le poids de ce drame historique sur nos épaules ou sur celles de nos parents. Qu’il y ait eu de francs salauds et des racistes à tout crin parmi les Pieds-noirs, qui songerait à le nier ? Mais est-il un peuple qui échappe à cette lèpre ? La mère de Camus ou celle de Roblès étaient femmes de ménage, le père de Ferrandez médecin à Belcourt, la mère de Morin infirmière à Constantine : étaient-ils des bourreaux ou des tortionnaires ? Doivent-ils et leurs enfants après eux, être déclarés responsables de la conquête, des enfumades, de l’indignité et de la répression ? Bien pire encore, sont-ils censés en tirer, de manière quasi-atavique, un quelconque titre de gloire ? Allons plus loin, cependant : tout en acceptant cette version des choses, beaucoup de Pieds-noirs et d’autres Français avec eux d’ailleurs, avancent en toute bonne foi que la colonisation a quand même eu quelques aspects positifs pour les Algériens : des villes et des villages, des ports, des barrages, toutes sortes d’infrastructures modernes construites par la France. Cela est vrai mais encore faut-il se rappeler pour qui tout cela a été construit, c’est-à-dire pour le bien-être des Européens et pour celui de l’économie française ; et cela cohabitait avec un sous-développement généralisé dans le monde rural où vivaient 90 % des Algériens. Alors certes, aujourd’hui les Algériens en profitent mais ils l’ont payé cher tout au long de la colonisation. Reste alors l’incompressible : la santé (hôpitaux, dispensaires, etc.) et l’éducation (écoles, collèges, lycées, médersas, université d’Alger, etc.). Bien sûr, ce serait injuste de le nier, sauf qu’il faut là aussi comprendre que seule une minorité d’Algériens en bénéficiaient. Que les plus déterminés d’entre eux se soient ensuite approprié la langue française et les valeurs de la République pour contribuer à se libérer du joug colonial, alors là, oui, ce clin d’œil de l’Histoire peut nous faire plaisir !… Et puis, comment ne pas évoquer cet autre produit " positif " d’une histoire tragique : l’existence de ces millions de Français d’Algérie et d’Algériens de France, qui sont autant de passerelles potentielles entre les deux pays ! Tout le monde, et ce fut notre conclusion, en a assez de ces histoires officielles, simplistes et réductrices que l’on veut imposer dans les esprits, en France comme en Algérie. Elles n’ont pour effet que de cacher les réalités, d’empêcher nos peuples de comprendre leur histoire et donc de l’assumer pleinement pour pouvoir bâtir solidement leur avenir. [Texte intégral de l’article « Carnet de voyage à Constantine et à Alger » ]

Georges Morin
président de Coup de soleil

Le 14° Maghreb des livres

23 et 24 février 2008 à la Mairie du 13°arrondissement – Paris

Les lettres tunisiennes à l’honneur

Télécharger ici le Programme
Vidéo de Ecrandarret TV . si vous la trouvez bien, dites le à son auteur,

Le "Maghreb des livres 2008" a mis la Tunisie à l’honneur
Le Maghreb et la France échangent livres et idées, comme à l’Antiquité…

Le grand poète tunisien Moncef Ghachem expliquant au public, pendant une rencontre littéraire, les références à Eschyle et à Faulkner dans le roman-culte algérien "Nedjma", de l’Algérien Kateb Yacine ; l’éditrice française Marie Virolle dressant la liste des auteurs algériens que sa petite maison d’édition, Marsa, a révélés au public français, de Maïssa Bey à Salim Bachi en passant par Waciny Lâredj, certains publiés par Gallimard, Actes Sud ou consorts aujourd’hui. Une lectrice enthousiaste venue de Bordeaux – elle vient chaque année au Maghreb des Livres - pour faire dédicacer un livre par l’écrivain algéro-marocain Anouar Benmalek, et lui racontant pourquoi elle a tant aimé son roman "L’enfant du peuple ancien". Les caméras d’Al Jazira se faufilant dans la foule compacte, entre les stands d’une gigantesque librairie proposant toutes sortes de livres sur les cultures du Maghreb, de la politique à la cuisine et aux livres pour enfants…

Mardi 26 février 2008, par Nadia Khouri-Dagher
Voilà quelques images glanées le week-end des 23 et 24 février 2008, à la Mairie du 13° arrondissement, à Paris, où se tenait la 14° édition du Maghreb des Livres. La Tunisie était à l’honneur cette année, selon la règle triennale de roulement entre les l’Algérie, le Maroc et la Tunisie. Ce fut donc l’occasion de rencontrer des écrivains tunisiens – et, fait notable, surtout des écrivaines, car la littérature devient de plus en plus féminine au Maghreb – formidables, et peu connus en France. Car, si les livres français s’exportent au Maghreb, et s’y vendent dans les librairies, les éditeurs d’Algérie, du Maroc, ou de Tunisie, ont un mal fou à se faire distribuer – ou même connaître – en France, et à faire connaître leurs auteurs. Et le Maghreb des Livres est l’unique occasion, à une telle échelle, de faire connaître la production éditoriale maghrébine au public français, plus nombreux.
Car, même si les médias aiment nous faire croire à une islamophobie et à un "clash des civilisations" (dont l’unique bénéfice est de faire vendre du papier en Occident), les indices sont là, clairs : les auteurs maghrébins, de littérature ou d’essais, sont désormais vendus en poche, ce qui est l’indicateur le plus parfait de leurs très larges ventes en France – et dans d’autres pays francophones. Autrement dit, le signe de l’ouverture du public aux cultures du Maghreb. "Yasmina Khadra, Tahar Ben Djelloun, Assia Djebbar, et tant d’autres, sont lus aujourd’hui par un très large public, parce que c’est tout simplement de la bonne littérature, et pas seulement par des lecteurs qui ont une histoire personnelle avec le Maghreb", explique Philippe Touron, responsable de la librairie Le Divan à Paris, et partenaire du Maghreb des Livres. "Islamophobie ? Mais vous avez vu la queue aux expositions sur le monde arabe ? Vous avez lu les ventes des livres sur les monde arabe ?!!!" s’était esclaffé de rire le grand et regretté islamologue Maxime Rodinson, lorsqu’il y a quelques années, nous lui avions posé une question sur la prétendue "islamophobie" des Français…

Des auteurs tunisiens formidables

Nazli Hafsia est une petite bonne femme de 70 ans peut-être, volubile, enthousiaste, et chaleureuse, qui vient de publier un ouvrage capital pour comprendre la genèse du modernisme en Tunisie : "Les premiers modernistes tunisiens" (MIM Editions, Tunis). Se basant sur les archives de son grand’père, Abdeljelil Zaouche, qui faisait partie du mouvement réformateur des Jeunes Tunisiens dans les années 1900, elle raconte l’histoire de cette génération de Tunisiens, lettrés et nationalistes, qui voulaient moderniser leur pays, et surtout les esprits des Tunisien, par des réformes simples : introduire l’enseignement des sciences dans l’enseignement des mosquées, accorder aux artisans des formations et du micro-crédit pour les aider à se moderniser, et autres réformes d’avant-garde. "Bourguiba a fait croire qu’il avait été le premier à avoir des idées modernes, et ce pan de l’Histoire a été totalement occulté", explique-t-elle. Racines locales du modernisme que les pays du Maghreb ont fort besoin de faire revivre, à l’heure du retour à un islamisme rétrograde qui fait croire que modernité ne rime qu’avec Occident, et que seul le passé fait loi….Kaouther Khlifi était venue présenter son premier roman, "Ce que Tunis ne m’a pas dit" (Elyzad, Tunis). Cette jeune femme de 30 ans vit dans les nouveaux quartiers résidentiels de la capitale, mais elle est amoureuse du centre-ville de Tunis, et adore passer des heures à s’y promener. "Mes amies ont peur de descendre dans le centre-ville, mais pour moi l’avenue Bourguiba (artère centrale de Tunis, ndlr) est le seul endroit où je me sens Tunisienne, citoyenne. J’adore le mélange incroyable de population du centre-ville. Le centre-ville, c’est l’âme de la ville. Les nouveaux quartiers bourgeois sont sans âme, tout le monde se ressemble, c’est tellement ennuyeux"… Popularisation des centre-villes et déconnection – dangereuse - entre la bourgeoisie et le peuple, qui touche tous les pays arabes, à divers degrés : le roman n’a pas vocation de parler de politique, mais il peut aider à la comprendre…Le grand photographe tunisien Salah Jabeur était là aussi, pour présenter, avec la tuniso-vénézuelienne Myriam Erraïs-Borges leur superbe livre, "Confidences de Tunisie", une coédtion tuniso-marco-française, à la fois beau livre et guide touristique. Le poète tunisien Tahar Bekri et l’écrivain Colette Fellous, qui est née en Tunisie, signaient également leurs ouvrages, parmi plus d’une centaine d’autres, car de nombreux auteurs du Maghreb vivent aujourd’hui en France. Ainsi le jeune auteur algérien Salim Bachi nous expliquait-il : "Je suis arrivé en France en 1997, étudiant. J’avais envie d’écrire, mais ce n’était pas possible en Algérie. Socialement, il est très difficile de vivre là-bas comme écrivain. Il n’y a pas les structures d’aide à la littérature comme en France. Et puis, quand je suis parti, il n’y avait plus d’éditeurs, c’était le marasme. Les années 1991-1995 ont été les pires du terrorisme islamique, elles ont tué toute la vie culturelle, il n’y avait plus rien…" .

Le rôle-clé des petites maisons d’édition, au Maghreb et en France

Ce qui frappe le plus, lorsqu’on parcourt les livres d’auteurs du Maghreb, est le rôle crucial joué par de toutes petites maisons d’édition, qu’elles soient de là-bas ou de France – car de nombreux auteurs maghrébins, même vivant là-bas, sont édités en France. Ces petits éditeurs prennent des risques, d’abord financiers, sur des marchés souvent très étroits - en Algérie ou en Tunisie par exemple, 2.000 exemplaires vendus représentent un bon chiffre de vente. Et ils sont de véritables dénicheurs de talents. Ainsi l’éditrice Elisabeth Daldoul raconte : "Quand j’ai créé Elyzad, en 2005, l’édition littéraire était quasiment moribonde en Tunisie, même s’il se publiait de bons essais ou ouvrages historiques". Elyzad compte aujourd’hui 15 titres à son catalogue, et devrait atteindre une dizaine de titres publiés par an. Et c’est un tout petit éditeur français, Le Bec en l’air, qui publie le dernier ouvrage de Sofiane Hadjadje, "Un si parfait jardin", pourtant reconnu comme l’un des nouveaux talents algériens et édité en Algérie, co-créateur par ailleurs avec son épouse Selma Hellal des éditions Barzakh en Algérie – autrement dit, qui aurait pu se faire éditer en Algérie seulement. Car une autre caractéristique de l’édition au Maghreb désormais, faisant vivre à nouveau une tradition d’échanges intellectuels qui remonte à l’antiquité romaine, lorsque les élites, de Mogador à Carthage en passant par Massilia, publiaient et se lisaient dans le même latin, est un flux d’échanges faisant fi des frontières, entre auteurs et éditeurs, et englobant aussi la France, terre latine. Et Moncef Ghachem rappelait opportunément que Saint-Augustin, Virgile, ou Apulée, étaient "maghrébins" – mais le mot n’existait pas encore – et lus tout autour de la Méditerranée… Aujourd’hui le flux d’échange continue, autour du français, latin modernisé : c’est l’écrivain algérien Djilali Bencheikh se faisant éditer à Tunis, Mohamed Talbi, philosophe tunisien libre-penseur, se faisant éditer à Rabat, sans parler des nombreux éditeurs français – grands et petits- publiant des écrivains et intellectuels maghrébins, ou encore du Seuil ou de Hachette publiant des livres de cuisine algérienne ou de déco marocaine...Les co-éditions se multiplient ainsi, permettant non seulement aux ouvrages édités au Sud de la méditerranée d’être diffusés sur le marché français, plus important, mais, surtout, aux livres français d’être vendus à un prix accessible au Maghreb. Ainsi les éditions Zellige, créées par Roger Tavernier, ancien de chez Gallimard qui a sillonné le Maghreb pendant des années, se sont-elles spécialisées dans les coéditions, autour du Maghreb : un ouvrage vendu 20 euros en France est co-édité en même temps à Alger, Rabat et Tunis, et vendu 5 euros en Algérie, et 8 euros dans les deux autres pays, pour tenir compte des différences de niveau de vie….Mais il ne faut pas se leurrer : les livres en français représentent un secteur fragile dans l’ensemble des trois pays. Pour la Tunisie, l’éditrice Elisabeth Daldoul lance un cri d’alarme. "Quand j’ai créé Elyzad, l’édition littéraire en français était presque inexistante en Tunisie, même s’il y avait de bons essais ou livres historiques". Car dans les trois pays, des politiques d’arabisation de l’éducation ont été menées, qui n’ont pas été des politiques de bilinguisme. Et l’écrasante majorité du public, aujourd’hui, est arabophone, comme en témoignent tout simplement les chiffres de vente comparés des journaux et magazines en arabe et en français, en Algérie, au Maroc, et en Tunisie… ou le niveau de français parlé par la moyenne de la population, hors des grandes villes.Les livres en français n’en représentent pas moins un domaine vital dans la vie intellectuelle des trois pays du Maghreb – et dans la vie intellectuelle française. Car, qu’il s’agisse d’un essai sur l’islamisme, d’un témoignage sur la banlieue parisienne, ou d’un roman qui nous parle d’un pays maghrébin – ou de la France ! - les livres franco-maghrébins parlent de réalités qui nous concernent tous, et qui font souvent le sujet d’une brûlante actualité. Entendre ce qui se dit là-bas ; comprendre ce que pensent les intellectuels de là-bas, et qui sont les mieux placés pour analyser leur propre réalité ; se mettre à l’écoute du bruissement du monde vu par les écrivains et les poètes, dont les cordes sensibles décrivent souvent mieux le monde que bien des reportages journalistiques documentés : à l’ère de l’internet et des nouvelles technologies, le livre garde sa fonction antique d’être l’un des moyens les plus directs, les plus accessibles, et les plus commodes, pour apprendre, comprendre, et partager. Pour, comme à l’ère antique, faire tomber les frontières et les barrières, surtout celles, immatérielles mais ô combien meurtrières, de l’esprit.

Edition El Watan du 28 février 2008, par Mouloud Mimoun

Paris. 14e Maghreb des livres

Etals en débats Cette édition a vu encore des milliers de visiteurs se presser auprès des stands et des nombreux auteurs présents à la Mairie du 13e arrondissement. Etalée sur un week-end (23-24 février), elle se singularise par la qualité de ses tables rondes. Centrées sur la Tunisie, invitée d’honneur, elles ont permis de s’interroger sur le théâtre, les origines du modernisme, les rapports entre juifs et musulmans dans ce pays… Mais deux tables rondes ont retenu notre attention : l’une sur la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration (CNHI) et l’autre sur Mostefa Lacheraf et le système éducatif algérien. Pour la CNHI, ouverte en octobre dernier, étaient présents son président Jacques Toubon, Driss el Yazami qui anime l’association « Génériques » et la sociologue Catherine Wihtol de Wenden. Devant un auditoire nombreux, Jacques Toubon a rappelé la genèse d’un projet dû, pour l’essentiel, à l’engagement de personnes venues d’horizons divers qui ont transcendé leurs différences pour créer cet outil unique en Europe. Aujourd’hui, l’objectif de reconnaissance de la place de l’immigration dans l’histoire de la France a bien avancé. En cinq mois, plus de 70 000 visiteurs ont découvert le musée et la CNHI a multiplié ses partenariats avec le monde institutionnel, l’Education nationale en particulier. Jacques Toubon, député européen et ancien ministre, n’a pas tiré la couverture vers les politiques, rendant au contraire hommage à l’historien Gérard Noiriel qui, le premier, a parlé de « creuset français », ainsi qu’à Driss el Yazami et son fameux rapport de 2001 sur la création d’un musée, à la demande de Lionel Jospin. Mais, si depuis 20 ans certains militaient pour la création d’un tel lieu, il faudra attendre la mission dévolue à M.Toubon en 2003 au lendemain du traumatisme de 2002 (Le Pen présent au 2e tour des présidentielles). Jacques Toubon a insisté sur la philosophie de ce musée : « faire connaître et reconnaître l’immigration, et changer le regard portésur elle , car c’est aussi dans les têtes que tout se joue ». Par sa conception et sa réalisation, l’exposition permanente est une vraie réussite embrassant deux siècles d’une « histoire peu connue parce que non enseignée alors qu’elle est aussi l’histoire de la France… ». Driss el Yazami commence par une anecdote significative : l’inauguration de la Mosquée de Paris en 1926 lorsque la France se voulait une « puissance musulmane ». Aussi significative, la présence à cette ouverture de Cheikh Kaddour Benghebrit, algérien, premier recteur jusqu’en 1954, Cheikh Lalaoui, de la zaouia de Mostaganem, Mahieddine Bachetarzi, dramaturge et premier muezzin de la Mosquée, et Messali Hadj, père du nationalisme algérien qui, la même année, crée le parti de l’Etoile Nord-Africaine. Selon el Yazami, la Cité de l’Immigration résulte d’un long processus fondé sur l’accumulation du savoir scientifique des années 80, sur l’engagement du mouvement associatif sur la mémoire et les polémiques autour de l’esclavage, la colonisation, les guerres d’indépendance et ses corollaires, tels les harkis. Il annoncera un grand projet pour septembre 2009 : une expo consacrée à « un siècle d’histoire culturelle de l’immigration maghrébine en France ». Catherine Wihtol Wenden, sociologue, politologue et juriste de formation, fait autorité sur l’immigration. Elle soulignera d’emblée ce paradoxe : « La France, à l’inverse des USA par exemple, est un pays d’immigration qui s’ignore ». Rappelant les étapes de l’histoire de l’immigration depuis 20 ans, elle affirmera son credo de « raconter cette histoire de façon honnête ». L’équation Immigration-Emigration du regretté sociologue algérien Abdelmalek Sayad plana sur le débat, riche et contradictoire. La table ronde sur « Mostefa Lacheraf et le système éducatif algérien » fut un autre temps fort avec Aïssa Kadri, sociologue, et Daho Djerbal, historien, directeur de la revue Naqd, analystes pointus de la politique d’éducation algérienne. M. Kadri situera la place unique de Lacheraf dans l’histoire du mouvement national et, par la suite, son rôle pour tenter de redéfinir (en vain) les orientations de l’école algérienne. Il insistera sur la formation et l’éducation de Lacheraf à travers la Medersa d’Alger aux enseignements bilingues à l’inverse de l’Ecole normale de Bouzaréah. L’engagement « plébéien » de Lacheraf, fondé sur ses origines sociales, mettra en opposition les intellectuels de la différenciation (médersiens) et les intellectuels de démonstration et d’acculturation (normaliens) et analysera avec finesse le système colonial. Quelques chiffres pour étayer sa critique des « bienfaits » de la colonisation et de la « réussite » de son école : 10% d’enfants scolarisés en 1954 et 85% d’analphabètes en 1962 ! Mais professait-il encore, « l’école c’est toujours bon, fut-elle en patagon ou en zoulou ». Concernant l’école algérienne, il a toujours œuvré pour un « bilinguisme » de nécessité. Mais malgré son portefeuille de ministre de l’éducation, il devra se retirer, vaincu par la chape de plomb posée sur l’école depuis l’indépendance par la mouvance des oulémas. Nommé en avril 1977, il part en mars 1978. Il s’opposera dans ses écrits à Abdallah Cheriet qui professait l’unicité de la forme et du fond, quand Lacheraf les dissociait en appelant une réforme révolutionnaire des contenus. Daho Djerbal a surtout décortiqué l’idéologie rétrograde qui a gangrené l’institution scolaire et produit une génération de mutants par une pédagogie manipulatoire du réflexe de Pavlov (stimulus/réponse/renforcement) qui a structuré les consciences de jeunes élèves, dès lors prêts à toutes les aventures dont celle de l’intégrisme. On l’a dit, et Daho Djerbal insiste : « l’idéologie islamiste a été acquise et diffusée par l’école ». Il cite les 7 millions de scolarisés des années 70 (l’équivalent de la population tunisienne !) qui ont eu à digérer ces nouveaux codes qui n’allaient pas faire d’eux des citoyens à l’esprit critique, mais de simples clones issus d’un moule unificateur. A titre d’exemple, il citera la sourate « Al’Asr » (Le Temps) qui fait deux lignes et qui est devenue 4 pages de recommandations « pavloviennes » pour les enseignants et évoquera aussi la « névrose de la langue de l’autre », faisant des francophones le « résidu » du colonialisme français. Aujourd’hui, peu a changé, l’Algérie du XXIe siècle traîne encore une école sinistrée.

Sorties Coup de soleil

Chers amis, Nous vous proposons pour les jours à venir trois sorties prometteuses.

Jean Pierre Lledo s’est attaqué, avec son nouveau film « Algérie, histoires à ne pas dire » à un sujet difficile : les heures noires de la lutte de libération de l’Algérie. Beaucoup d’entre nous ont déjà vu le film (qui sort le 27 mars sur les écrans) lors de plusieurs avant-premières et nos appréciations divergent. Nous avons cependant décidé de le parrainer, aux côtés du Monde et de Radio France Internationale. Nous vous invitons à une séance « spéciale Coup de soleil », qui se tiendra le vendredi 29 février de 20h à 22h40 (le film dure 2h40) et qui sera suivie d’un débat avec le réalisateur. Rendez-vous au cinéma « Reflet Médicis », 3 rue Champollion, Paris 5ème. (Métro St Michel)

La maison jaune suivie d’un débat avec son réalisateur, Amor HAKKAR.
Le film a été entièrement tourné en langue berbère dans le massif des Aurès. Il a déjà obtenu de nombreux prix dans les festivals de cinéma.
[Alya, une jeune fille de douze ans, bêche un lopin de terre aride. Une voiture de gendarmerie s'approche. L'un des gendarmes lui remet une lettre et l'informe que son frère aîné, qui effectuait son service militaire dans la gendarmerie, est mort dans un accident. Fatima, la mère, plonge dans une immense tristesse. Mouloud, le père, paysan modeste des Aurès, très affecté, parviendra t-il, aidé de sa fille Alya, à redonner le sourire à sa femme et aux siens ?] ["Une oeuvre lente, épurée, fraternelle, qui réussit l'exploit, sur pareil sujet, de ne jamais verser dans le chantage à l'émotion. (...) il y a des remèdes à la médiocrité; comme ce film." Le Canard enchainé ] N’hésitez pas à aller voir le site : http://www.lamaisonjaune-lefilm.fr.
Rendez vous au cinéma l’Espace Saint Michel, 7 place St Michel, 75005 PARIS, métro St Michel 01 44 07 20 49, le mardi 11 mars, pour la séance de 20h20. Les adhérents de Coup de soleil bénéficient d’un tarif groupe à 4€ par personne.

 

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