Réunir des Maghrébins et
des Pieds-noirs, des "immigrés"
et des "rapatriés", des gens d'Algérie,
du Maroc et de Tunisie, qu'est-ce qui
a pu pousser la quinzaine d'amis réunis en 1985
à lancer cette étrange initiative ? Nous ressentions alors
une véritable nausée à voir se répandre la
lèpre de la xénophobie. Ce racisme rampant, nous
l'avions déjà connu : soubassement d'un système colonial
fondé sur l'inégalité, il nous avait souvent séparés
au Maghreb, nous avait parfois dressés les uns contre les autres
et il avait contraint beaucoup d'entre nous à l'exil. Et voilà
que, sur le terreau de la crise et du chômage, les Maghrébins
de France devenaient les nouveaux boucs émissaires, le nouveau fonds
de commerce de l'extrême-droite. Cela nous était insupportable.
Pour deux raisons : la première est que nous ne voulions
pas revivre le cauchemar des années 50-60 avec son sinistre
cortège de violence, de répression, de souffrance, de haine
et d'exclusion. La seconde raison est que nous étions profondément
blessés de constater les gouffres d'ignorance et d'incompréhension
au fond desquels ce mal prenait racine : depuis le racisme anti-arabe ou
anti-juif à l'état brut jusqu'au mépris "amusé"
envers le Pied-noir et son prétendu folklore, la société
française continuait à nous considérer, à des
degrés divers, comme de drôles de gens, auxquels on reprochait,
pêle-mêle, Pieds-noirs, Juifs et Maghrébins confondus,
la guerre d'Algérie, l'arrivée massive en France et notre
curieux attachement à notre terre natale.
C'est donc sur tous ces fronts qu'il convenait de se battre et nous avons,
dès lors, pris le parti de nous lancer dans une action qui prenne
le mal à sa racine : nous l'avons fait en alliant résolument
le sérieux de l'information et la convivialité de
la culture.
Il nous fallait d'abord réhabiliter notre mémoire.
Nous l'avons fait à chaque occasion : lors des anniversaires des
soubresauts de la décolonisation, en réfléchissant
sur l'histoire de la guerre d'Algérie, sur le combat des femmes au
Maghreb ou en rappelant le rôle de l'Armée d'Afrique dans la
libération de la France.
Il nous fallait ensuite éclairer à notre manière les
chemins de l'intégration. Et ce furent les nombreux débats
qui ont jalonné ces dernières années sur les banlieues,
les religions du Livre, l'école de la République, l’emploi
des jeunes ou l'évolution de l'appareil législatif. Notre
petite bande dessinée sur la reconnaissance de la nationalité
française (1994) a aussi fortement marqué notre solidarité
envers nos jeunes compatriotes d'origine maghrébine.
Cette solidarité s'est aussi manifestée, bien entendu, envers
la nouvelle vague d'exilés d'Algérie qui fuyaient, dans les
sombres années 90, l'obscurantisme, la violence et la mort.
Aujourd’hui, Coup de soleil se retrouve au premier rang des combats
pour l’égalité des chances et contre les discriminations,
pour une laïcité ouverte et contre les replis communautaristes.
Mais nos préoccupations ne se bornent pas à l'Hexagone. Tous
ceux qui militent à Coup de soleil ont toujours voulu garder leur
"source vive" au Maghreb et nous nous sommes donc intéressés
en permanence, à travers colloques, débats et publications,
à la vie économique et sociale, politique et culturelle de
nos pays d'origine. Nous avons même dépassé ces frontières
pour nous interroger sur d'autres conflits qui nous touchaient de près
en Méditerranée, qu'il s'agisse des deux guerres d’Irak,
de la situation en Palestine ou en Bosnie.
Cet effort continu de meilleure connaissance de notre histoire et des problèmes
contemporains, nationaux et internationaux, reste fondamental dans notre
action de lutte contre l'ignorance.
Nous avons aussi privilégié, depuis 1985,
une action culturelle spécifique en tentant de mettre en valeur toute
la production des créateurs originaires du Maghreb. Façon
de montrer à l'opinion française qu'elle a beaucoup gagné
à nous avoir, un jour, accueillis sur son sol. Façon aussi
de rendre espoir et dignité aux jeunes qui "galèrent"
souvent dans les banlieues de nos villes. La présentation de livres
et la projection de films ont ainsi illustré de nombreuses rencontres
littéraires ou cinématographiques de Coup de soleil, en présence
des auteurs et des réalisateurs.
Les rencontres avec des écrivains se sont aussi concrétisées
de manière encore plus massive dans des manifestations auxquelles
nous avons étroitement participé comme Aigues-Mortes en 1994
et Villeneuve-sur-Lot en 1995.
Depuis 1994 enfin, nous organisons chaque automne à Paris, en partenariat
avec le journal Le Monde, Jeune-Afrique, Radio France et Beur FM, entre
autres, un "Maghreb des livres" qui est devenu le rendez-vous
annuel incontournable de quelque deux cents auteurs avec des milliers de
leurs lecteurs. Les 6.300 visiteurs qui se sont retrouvés en octobre
2001 à l’hôtel de ville de Paris, pour la 8e édition,
ont donné à cette manifestation une nouvelle dimension, renforcée
d’année en année jusqu’au récent succès
de la 12ème édition en février 2006.
Le troisième axe de notre action est consacré
à des rencontres conviviales où se mêlent spectacles,
musique et plaisir d'être ensemble : 1986, pour notre première
manifestation au Musée de la Porte dorée, 1989 pour notre
"Sacrée veillée" de Ramadan à l'UNESCO, 1991
avec notre inoubliable soirée "Bedos, Boujenah, Smaïn"
à l'Olympia, 1992 à Lille avec le festival "Coup de soleil
sur le Nord", 1995 avec la soirée du 10ème anniversaire,
1997 avec le premier "Coup de soleil sur Orange" de notre section
de Provence : chacune de ses dates aura marqué d'une pierre blanche
les étapes de notre parcours.
Le théâtre prend aussi peu à peu sa place dans nos activités,
sans compter les moments privilégiés qui nous ont réunis
autour de Guy Bedos, Michel Boujenah, Gad Elmaleh, Fellag, Gyps ou Smaïn.
La musique, enfin, réunit de plus en plus souvent les amis de Coup
de soleil : des chants traditionnels des Aurès au raï, en passant
par l'arabo-andalou ou le kabyle, nous avons pu goûter de belles soirées
musicales avec Houria Aïchi, Djamel Allam, Taoufik Bestandji, les frères
Bouchenak, Leïla Chalanne, Idir, Malek, Cheb Mami ou Reinette l¹Oranaise.
La gastronomie enfin nous réunit chaque année au début
de l’été autour d’un méchoui traditionnel.
Nous espérons ainsi, à travers l'information,
à travers la promotion de nos créateurs et à travers
la convivialité contagieuse de nos rencontres, avoir suscité
d'efficaces contre-poisons au mépris et au racisme.
Mais aujourd'hui, hélas, les ferments d'exclusion ont tendance à
se multiplier : les désordres économiques mondiaux, le sentiment
général d'insécurité et la perte de repères
des dernières décennies ont embrasé la planète
en général et la Méditerranée en particulier,
d'une folie de "purification" et de repli identitaire qui multiplie
les affrontements sanglants entre les peuples ou en leur sein. De même,
et plus près de nous, les idéologies d'apartheid incarnées
par l’extrême-droite et le fondamentalisme religieux se confortent
l'une l'autre, risquant, si l'on n'y prend garde, de menacer la cohésion
de nos sociétés.
L'action de Coup de soleil est donc plus nécessaire que jamais. Avec
l'expérience dont nous font bénéficier aujourd'hui
ces longues années de travail, nous devons pouvoir accentuer notre
démarche, la démultiplier aussi sur le terrain, à travers
des groupes d'amis tels que ceux qui oeuvrent déjà efficacement
en Ile de France, Languedoc, Midi-Pyrénées, Picardie, Provence
ou Rhône-Alpes. Nous devons aussi renforcer nos liens avec ceux qui,
de l'autre côté de la Méditerranée, luttent courageusement
pour nos valeurs communes d'ouverture à l'autre et de fraternité
: la belle activité des associations nationales « Aïn
Chams » en Algérie, au Maroc et en Tunisie est à cet
égard hautement réconfortante.