|
- du mardi 19 au samedi 23 février, à 21h,
au théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des- Champs, à
Paris (6ème) - « Les jardins d’Al Zahra
», récit de Catherine Gendrin, musique de Nicolas Allemand.
Chrétiens, juifs et musulmans en Andalousie, de l’an 1000 à
1500.
- Rens., rés. 01 45 44 57 34 / www.lucernaire.fr
- vendredi 29 février à 20h30, au CCA, - Concert de chants et de musique algérois, avec Nadia Benyoucef
- jusqu’au 1er mars (à 20h, du mardi au samedi
et 16h le dimanche) au théâtre Gérard-Philipe à
Saint Denis (59, bd Jules-Guesde), une pièce remarquable de Mohamed
Rouabhi, « Vive la France »,
avec quelque 25 comédiens, danseurs, musiciens et slammeurs, qui
traite avec poésie et lucidité de la colonisation et des migrations.
- Rens. rés. 01 48 13 70 00 www.theatregerardphilipe.com
Yasmin Levy est la fille d'Isaac Levy, musicologue qui consacra sa vie à collecter et préserver, dans les maisons et les synagogues de Méditerranée et d'Israël, le patrimoine musical judéo-espagnol, emporté avec eux par les juifs chassés d'Espagne en 1492, et préservé au fil des siècles par la tradition orale. Auteur d'une des meilleures anthologies sur le sujet – "Les chants judéo-espagnols", réalisée de 1959 à 1973, en 4 volumes, Isaac Levy est décédé en 1975, l'année de la naissance de Yasmine. "Mon père a préservé ces chansons et les a empêchées de disparaître. Ma mission – je sens que c'est comme une mission sacrée – est de m'emparer ces chansons et de les offrir au monde", explique-t-elle. Le cœur de cette tradition est constitué de chants chantés par les femmes, pour rythmer les moments de la vie – naissances, amours, mariages – ce qui a fait dire à Sandra Bessis, autre interprète du genre, que "ce patrimoine est un matrimoine". "Mano Suave" contient des trésors, puisés dans la tradition et chantés le plus souvent en ladino, qui est un mélange d'espagnol et de langues locales – hébreu, turc, arabe selon les pays…: chansons d'amour bien sûr, contrarié et malheureux (comme dans les chansons arabes aujourd'hui ou les coplas, poèmes courts d'amour andalous), berceuses ("Nani, nani", (Dors, dors), déformation de l'arabe "nami" qui a la même signification et signe les berceuses), chants nostalgiques de Jérusalem ("Goûter ses fruits et boire son eau" dans "Irme Kero"….) ou encore psaumes religieux. Rythmes espagnols, orientaux, balkaniques, ou des liturgies juives, expriment toute la diversité des influences d'un patrimoine qui continue de vivre aujourd'hui: Yasmine a écrit et composé elle-même plusieurs chansons, qu'elle chante en ladino, en espagnol, ou en arabe… Une manière de continuer à faire vivre ce patrimoine enraciné dans des siècles d'histoire… Les dates de ses prochains concerts sont sur son site – en novembre, elle tourne en France.

Article paru dans le Monde du 30.09.07
A Bercy, le projet El Gusto réunit une quarantaine
de musiciens juifs et musulmans
Après le Stade Charléty en 2006, la Mairie de Paris voit
à nouveau grand pour fêter le ramadan 2007, qui a lieu du 13
septembre au 12 octobre. Quinze mille invitations pour la Nuit du ramadan
organisée le 29 septembre au Palais omnisports de Paris-Bercy ont
été distribuées via la mairie, les associations, les
radios Beur FM et Radio Nova.Parmi les présents supposés,
l'éclectique Damon Albarn. Le trublion du rock britanique viendra
y défendre le concert-projet El Gusto, qui regroupe une quarantaine
de virtuoses de la musique chaâbi, des juifs et des musulmans des
deux côtés de la Méditerranée exceptionnellement
réunis.Après la scène, El Gusto deviendra un disque,
à paraître le 15 octobre sur le label d'Albarn, Honest Jon's,
puis un film documentaire auquel les passionnés qui entourent ce
projet voudraient prédire un destin à la Buena Vista Social
Club, version derbouka, mandole et violons.Le leader de Blur et de Gorillaz
n'a pas résisté aux charmes du chaâbi algérois,
ce « blues de la casbah » popularisé dans les années
1930 par le chef d'orchestre El Hadj El Anka, Algérois né
en 1907 rue de Tombouctou, enterré en 1978 au cimetière d'El-Kettar.
Porté par les fumeurs de haschich, les voyous et les roturiers que
les cercles savants de musique arabo-andalouse se refusaient à accepter,
le chaâbi est demeuré un genre très populaire en Algérie.Les
musiques populaires du Maghreb ont longtemps réuni juifs et musulmans.
Un partage dont l'indépendance de l'Algérie aura raison. Le
châabi a aussi très bien vécu dans l'Hexagone. La chanson
Ya Rayah («Le Partant »), reprise avec succès par Rachid
Taha en 1988, a symbolisé le vague à l'âme des travailleurs
immigrés. Les paroles de ce thème très rythmé
sont signées Dahmane El Harrachi (1925-1980), chanteur et joueur
de mandole installé en France en 1949 qui fut le porte-parole des
Maghrébins de France.L'initiative d'El Gusto revient à une
jeune Irlandaise d'origine algérienne, Safinez Bousbia. Cette architecte
de formation, tombée par hasard sur des photographies de musiciens
dans une boutique de la casbah, s'est mis en tête de réunir
les maîtres du chaâbi. La tâche s'est révélée
ardue, certains étant morts, d'autres n'étant plus en capacité
de jouer. Elle s'est de plus heurtée aux refus de musiciens juifs,
partis d'Algérie à l'indépendance. Le pianiste Maurice
El Medioni reconnaît ainsi avoir beaucoup hésité avant
d'accepter.Les musiciens d'El Gusto se sont finalement retrouvés
à Alger puis à Marseille le 6 septembre. Après Bercy,
ils seront à Londres le 10 octobre et à Berlin le 31. El Gusto
réunit de grands noms comme Abdel Hadi Halo ou le comédien
Robert Castel venu rendre hommage à son père, Lili Labassi,
figure du chaâbi. Le chef d'orchestre, El Hadi El Anka, est le fils
d'El Hadj El Hanka. Le chaâbi se jouant traditionnellement en petit
comité et reposant en grande partie sur l'improvisation, rassembler
quarante musiciens a nécessité de petits aménagements
mais « l'union fait la force », se plaît à dire
El Medioni.Jusqu'en 2005, la Nuit du ramadan était organisée
à l'Hôtel de Ville de Paris. « So us les lustres de cristal
qui font scintiller les dorures de la majestueuse salle des fêtes,
la musique orientale résonne. Les chants soufis se mêlent au
tango libanais, le blues-raï aux rythmes chaoui ou chaâbi algériens
... », écrivait Bertrand Delanoë dans son essai, La Vie,
passionnément (2004). Dès son élection en 2001, le
maire de Paris explique qu'il a voulu « mettre fin à une anomalie
: des réceptions étaient organisées lors des grandes
fêtes d'origine religieuse comme Noël ou Hanoukka - jamais pour
le ramadan ou l'Aïd el-Kébi r. »« On n e participe
pas au ramad an », nuance Hamou Bouakkaz, conseiller technique au
cabinet du maire et orchestrateur de l'événement dont le coût
est estimé à « en viron 280 000 euros, couvert à
60 % par la m airie ». L'idée est plutôt d'organiser
un « évén ement citoyen, rassembleur, à l'image
de Pa ris ».Des grincheux y verraient-ils « une atteinte à
la laïcité », comme l'écrit un internaute ? «
Nous recevons à peine une lettre à ce sujet chaque année
», assure Hamou Bouakkaz, qui précise que la moitié
du public n'appartient pas à la communauté musulmane.
Frédéric Goetz et Patrick Labesse : Un
peu de chaabi !!! ![]()
Article paru dans le Monde du 23 octobre 2007
La scène du Zénith est envahie par une bande de jeunes. Ils
sautent, ils chantent, avec une énergie revigorante : " La France
des couleurs défendra les couleurs de la France/La France des couleurs
bouge, bouge et mélange. " Le 19 octobre, premier soir des deux
concerts parisiens de sa tournée, le chanteur kabyle Idir reçoit
ses invités. Ils s'appellent Kenza, Féfé, Diziz, Nâdiya,
Zaho, Tanina. Ce sont des enfants de la France d'aujourd'hui, quelques-uns
de ceux qu'il a conviés sur son album La France des couleurs... (Sony-BMG),
manifeste pour une France métisse, multicolore et fraternelle (Le
Monde du 4 juin). De jeunes artistes de la scène rap, slam et r'n'b
pour un tableau final à valeur hautement symbolique, dont les interventions
tout au long de la soirée ont nourri l'ambiance de fête communautaire.
Souvent perçu comme le porte-drapeau d'un combat pour l'identité berbère, héros de tous les Kabyles, le chanteur ne se laisse pas emprisonner dans cette image.
Il y aura bien le baiser au drapeau amazigh lancé par un spectateur de Tizi Ouzou, dédié " à la mémoire de Matoub Lounès " (chanteur kabyle, assassiné en juin 1998), mais c'est une revendication plus large qu'Idir veut mettre en avant. Son idée ? Partager ses chansons avec des artistes qui " expriment la diversité musicale française ". De jeunes pousses pour lui porteuses d'avenir, représentant les tendances musicales du moment. Sans dévoyer le propos.
Idir s'interroge sur les origines (Je viens de là où l'on m'aime, avec une intervention tonique comme un coup de vent de Féfé - Saïan Supa Crew - et Leeroy), évoque " une certaine histoire de France " (Médailles en chocolat, dédiée aux tirailleurs sénégalais et à tous les combattants africains engagés par des nations occidentales peu reconnaissantes, pour laquelle le rappeur Diziz la Peste rejoint le chanteur), dit l'amour d'un père envers sa fille au-delà des rigidités de la tradition (Lettre à ma fille, un texte d'une frémissante émotion, écrit par Grand Corps Malade, qu'Idir prononce accompagné au clavier par sa fille Tanina Cheriet). Sous l'allure joyeuse de la soirée, entre les éclats de fantaisie, courent des questions fondamentales.
Patrick Labesse
En tournée :
Nice le 24 octobre, Marseille (Fiesta des Suds) le 25, Onet-le-Château
le 27 (Festival Onet Là), Sevran le 16 novembre, Saint-Amand-les-Eaux
le 17, Strasbourg le 27 (Festival Strasbourg Méditerranée),
Genève le 30, Champigny-sur-Marne le 1er décembre, Argentan
le 14.
El watan Edition du 29 septembre 2007
Le conseil du malouf est né. C’est une nouveauté dans
le domaine artistique constantinois, surtout quand on sait que les chanteurs
du vieux-rocher sont connus pour se… déchirer mutuellement.
Apparemment, d’autres sentiments ont prévalu en cette soirée du mardi où les artistes, essentiellement versés dans le malouf, se sont retrouvés pour élire quelques-uns de leurs pairs pour présider le futur conseil de ce même malouf. Sur initiative du club de réflexion et d’initiative, le CRI, et malgré un début de séance assez houleux, l’assistance parviendra à faire fi de ses différences pour mettre à la tête du conseil du malouf un connaisseur de cet art centenaire, Eulmi Mohamed en l’occurrence. Désigné par le bureau composé de 16 personnes, le président pourra compter sur les compétences avérées du chercheur Achi Hichem qui sera son premier vice-président, et de l’expérience du toujours jeune Kamel Bouda. Ce sursaut d’orgueil a été enregistré suite à la délocalisation des festivals des Aïsssaoua à Mila et celui du malouf à Skikda, en plus de « la gifle » enregistrée après qu’une association musicale de Mascara eut raflé le premier prix au dernier festival national du malouf. « Tout ce qui arrive n’est que la conséquence des dissensions qui sont les nôtres », dira M. Benhamoud, un musicologue affirmé dans le domaine des chants constantinois. Ce conseil du malouf commencera à activer dans les tout prochains jours et aura pour tâche de mettre sur pied une académie du malouf qui prospectera dans les milieux musicaux afin de recenser, corriger et classer les textes et les chants du patrimoine du malouf. A signaler que Hadj Mohamed Tahar Fergani a été désigné président d’honneur dudit conseil, « en raison des efforts consentis pour l’exportation du malouf dont il a été l’ambassadeur le plus digne ».
Hamid Bellagha
Saint-Mandé, lundi 21 mai. De profil, on dirait un vieux chef apache, comme on en voit dans les albums de bandes dessinées. Un front immense sous une mousse de cheveux blancs, le menton volontaire : Germaine Tillion est allongée, les yeux mi-clos, près de la baie vitrée qui donne sur le bois de Vincennes. Sa main gauche, repliée, semble endormie contre sa joue. Le 30 mai, la retraitée de Saint-Mandé aura 100 ans. " Kouri, tu veux un verre de lait ? ", demande la voix amie d'Anise Postel-Vinay. Kouri veut bien, on redresse l'oreiller. Elle boit une gorgée, puis ferme à nouveau les yeux.
Ce surnom de " Kouri ", Germaine Tillion l'a reçu à la prison de Fresnes, pendant la seconde guerre mondiale. Anise et elle, membres de la Résistance, ne se connaissaient pas. Elles se sont rencontrées plus tard, sous la verrière de la gare du Nord. Les quais grouillaient de SS et de miliciens. Germaine Tillion était âgée de 35 ans ; Anise de 21. Ce 21 octobre 1943, le train des prisonnières est parti pour l'Allemagne. Direction Ravensbrück. " Si j'ai survécu, je le dois, d'abord et à coup sûr, au hasard, ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler ces crimes et, enfin, à une coalition de l'amitié - car j'avais perdu le désir viscéral de vivre ", écrira-t-elle dans son Ravensbrück (Seuil, 1988), ouvrage magistral, paru en trois versions, qui décrit le système concentrationnaire hitlérien.
Parmi les survivantes, libérées au printemps 1945, figurent Anise Girard (la future Mme Postel-Vinay), Geneviève de Gaulle (future Mme de Gaulle-Anthonioz) et Denise Jacob (future Mme Vernay et soeur de Simone Veil). Mais aussi Jacqueline d'Alincourt - grâce à laquelle un autre texte de Germaine Tillion, écrit, celui-ci, au coeur de la nuit concentrationnaire, franchit les portes du camp de la mort.
Ce texte, Le Verfügbar aux enfers, une opérette en trois actes, est resté enfoui dans un tiroir de l'appartement de Saint-Mandé pendant... soixante ans. Publié en 2005 par les éditions de La Martinière, il va être joué pour la première fois, samedi 2 et dimanche 3 juin, au Théâtre du Châtelet, à Paris. " Le Châtelet, oui, bien sûr... " La centenaire y avait applaudi, au début d'un autre siècle, les danseurs russes des ballets Diaghilev. " Il y a une salle immense ", lâche-t-elle encore, les yeux ailleurs.
Manufacture des Œillets d'Ivry, mercredi 9 mai. Dans la salle de répétition, en tee-shirt et pantalon de jogging, les collégiennes de Camille-Claudel et d'Evariste-Gallois - deux établissements du 13e arrondissement de Paris - entonnent " Nous sabotons, vous sabotez... ", sur l'air des lampions. A leurs côtés, les solistes professionnelles se préparent. Hélène Delavault, qui fut l'une des cigarières du Carmen de Peter Brook, joue Lulu de Colmar. " Notre sex-appeal était réputé, aujourd'hui sa pile est bien déchargée... ", fredonne-t-elle sur Au clair de la lune, l'un des airs connus qui tiennent lieu d'accompagnement musical. Dix-huit chanteuses de la Maîtrise de Paris et quatorze danseuses des conservatoires municipaux de Paris sont aussi de la partie.
Le texte du Verfügbar a été écrit à la fin de l'automne 1944, au fond d'une caisse d'emballage où Germaine Tillion, grâce à la complicité de ses camarades de camp, avait réussi à se cacher. Il met en scène, à la façon d'un music-hall, les déportées de Ravensbrück, qu'un personnage énigmatique, le Naturaliste, " compère et bonimenteur de la revue ", décrit et harangue tour à tour, avant de s'éclipser. Pour le comédien Alain Fromager, qui tient le rôle du Naturaliste, c'est un personnage " multiple, ambivalent ", dont on ne sait trop " s'il est dehors ou dedans ". Un peu comme le meneur de Cabaret, le fameux film de Bob Fosse (1972) ? Sans doute. Et plus encore : à lui seul, il exprime " la folie du camp ", estime la dramaturge Géraldine Keiflin.
Le mot allemand Verfügbar (" disponible ") désigne les déportées qui, n'étant pas affectées à un travail précis, pouvaient être désignées à tout moment par un chef de commando pour accomplir une corvée imprévue. Elles formaient le rebut du camp. Germaine Tillion en était. Ethnologue, spécialiste des Berbères chaouias de l'Aurès algérien (elle y a effectué plusieurs missions d'études, entre 1934 et 1940), " Kouri " est une observatrice et une analyste hors pair. C'est ce talent qu'elle a mobilisé pour résister à la barbarie. Avec, en sus, un humour macabre, d'une noirceur infinie. C'est ainsi qu'on entend un personnage de déportée, bernée par les SS, s'imaginer qu'elle va partir bientôt dans un camp de repos, " un camp modèle, avec tout le confort, eau, gaz, électricité ". Cruel, le choeur précise : " gaz surtout " - ce qui, ajoute le texte, jette un " petit froid "... Assise non loin d'Hélène Bouchez (direction musicale) et de Bérénice Collet (mise en scène), Anise Postel-Vinay approuve d'un léger mouvement de tête. C'est la première fois, depuis Ravensbrück, qu'elle entend les chansons du Verfügbar.
Théâtre du Châtelet, studio B, 16 mai. On a installé les châlits au fond de la salle de répétition. Ce sont les élèves de la Maîtrise qui jouent le rôle des " julots ", les pensionnaires du Strafblock, le bloc disciplinaire. La majorité d'entre elles, des Allemandes, faisaient partie, selon la classification nazie, des " asociales ", coupables de " polluer la race " : filles-mères, handicapées mentales, voleuses récidivistes, prostituées... S'affichant comme lesbiennes, elles " transcendaient la hiérarchie du camp ", relève l'historienne Claire Andrieu, qui a rédigé l'introduction du Verfügbar aux enfers.
Dans son Ravensbrück, Germaine Tillion ne parle pas des " julots ", pas plus qu'elle ne mentionne les " poufs " (bordels), évoqués dans son opérette. Siwar, 14 ans, élève de troisième au collège Camille-Claudel, demeure perplexe : que les " julots " soient des homosexuelles, elle l'a saisi tout de suite. " Mais pourquoi le sont-elles devenues ? Ça, je n'ai pas compris ", dit-elle.
Marion, sa camarade de classe, 14 ans elle aussi, a surtout été frappée par la scène du voyage culinaire - quand les déportées, affamées, rêvent à voix haute d'un tour de France gastronomique. " C'est vraiment difficile à comprendre, quand on ne l'a pas vécu ", songe-t-elle. Chloé, qui est dans la même classe que Siwar et Marion, a surtout été " choquée " par l'image d'une petite détenue yougoslave, tellement cognée par une gardienne " que ses larmes lui lavaient la figure, mêlées avec le sang ". Chloé soupire : " Je ne pensais pas qu'ils tapaient autant. " Les trois collégiennes vont jouer dans le choeur.
Quand on leur demande quels autres génocides, outre celui des juifs, ont été perpétrés dans l'histoire, elles hésitent. " Les Arméniens ", finit par lâcher Marion. Le Rwanda ne leur " dit rien ", pas plus que les Indiens d'Amérique.
Saint-Mandé, lundi 21 mai. " Il y a sûrement des tas de choses que les gens ne vont pas comprendre ", reconnaît Anise Postel-Vinay. L'idée de publier Le Verfügbar aux enfers, comme celle de le mettre en scène, n'est pas venue de Germaine Tillion. C'est l'association, créée par ses proches en novembre 2004, afin de protéger et diffuser son oeuvre, qui, " après réflexion et avec l'accord " de l'intéressée, soulignent ses responsables, a donné son feu vert à l'équipe du Châtelet. La crainte existe, bien sûr, de malentendus - ou même pire. " Si les gens comprennent de travers, s'ils pensent que, finalement, on rigolait bien à Ravensbrück... ", soupire Anise Postel-Vinay. Dans la chambre voisine, Germaine Tillion s'est endormie.
Ce n'est pas à Ravensbrück, mais à Auschwitz-Birkenau que la cinéaste Marceline Loridan a été déportée, en 1944. Chanter, raconter des histoires, faire rire ses camarades pour les arracher à l'angoisse, ne serait-ce que l'espace d'une minute, tout cela, elle connaît aussi.
A l'instar de Ruth Klüger - auteure d'un essai, Refus de témoigner (Viviane Hamy, 1997), dont la metteure en scène du Verfügbar aux enfers, Bérénice Collet, s'est inspirée -, elle se montre radicale quant à la possibilité de transmettre. " Ce n'est pas un privilège - Oh ! non - d'avoir été en camp de concentration. Simplement, ceux qui n'y ont pas été ne peuvent pas savoir : ils n'ont pas l'imagination de leur corps, de leurs sentiments ", explique-t-elle.
Mettre en scène l'humour macabre des déportées, leurs rires ? " Il faut faire Cabaret ou L'Opéra de quat'sous de Brecht. Sinon, c'est de la merde ", tranche-t-elle. " Au pire, ce sera ennuyeux ", modère l'essayiste Tzvetan Todorov, président de l'Association Germaine Tillion. Monter le Verfügbar au Châtelet est évidemment une gageure : " Il faut éviter le dolorisme, sans évacuer l'horreur ", prévient-il.
Nelly Forget, vieille amie de Germaine Tillion, engagée en Algérie au milieu des années 1950 dans la périlleuse aventure des centres sociaux, se montre plus confiante. Comme Anise Postel-Vinay, elle a travaillé sur l'édition de l'opérette et assisté aux répétitions. " Les collégiennes, comme les chanteuses, ont réussi à se mettre dans la peau de leur personnage : le message est vivant ", dit-elle. Bon anniversaire, madame Tillion.
Catherine Simon